Enquête à partir de documents déclassifiés de la CIA, du National Security Archive et de sources historiques ouvertes.
📑 Sommaire
- 1. Origines : la peur du lavage de cerveau communiste
- 2. Les méthodes proposées : drogues, hypnose et privation
- 3. Expérimentations humaines et sujets vulnérables
- 4. La transition vers MK-Ultra et les révélations des années 1970
- 5. Parallèles français : du bataillon de Corée à la bataille d’Alger
- 6. L’héritage : un avertissement toujours d’actualité
- 7. Conclusion
- 8. Sources et documents déclassifiés
En pleine Guerre froide, alors que les États-Unis redoutaient les techniques de lavage de cerveau employées par les puissances communistes sur leurs prisonniers de guerre en Corée, l’Agence centrale de renseignement américaine a lancé un programme secret d’une ambition terrifiante. Le Projet Artichoke, initié en 1951, visait à maîtriser le comportement humain par tous les moyens imaginables : substances chimiques dissimulées, hypnose, privation sensorielle.
Des documents déclassifiés, ajoutés à la salle de lecture publique de la CIA en 2025, exposent aujourd’hui sans fard ces propositions qui défient l’éthique la plus élémentaire. Un mémo de sept pages, daté du 21 avril 1952 et intitulé « Special Research for Artichoke », détaille des méthodes destinées à altérer durablement la pensée et les actes des individus.
Précurseur direct du tristement célèbre Projet MK-Ultra, Artichoke marque le début d’une ère où la sécurité nationale justifiait, aux yeux de ses concepteurs, les expérimentations les plus extrêmes sur des êtres humains — souvent sans leur consentement.
Le sceau officiel de la Central Intelligence Agency (CIA), responsable du Projet Artichoke de 1951 à 1956.
1. Origines : la peur du lavage de cerveau communiste
Le projet naît dans un contexte de paranoïa intense. Dès 1950, des rapports alarmants font état de techniques de manipulation psychologique employées par la Chine et l’URSS contre des soldats américains capturés pendant la guerre de Corée (1950-1953). Des prisonniers rapatriés semblent avoir été « retournés » : certains signent des aveux improbables, d’autres refusent même de rentrer aux États-Unis.
L’Office of Scientific Intelligence de la CIA décide alors d’explorer ses propres capacités pour interroger, contrôler et, si nécessaire, transformer des individus. Le programme, successeur d’un premier projet baptisé Bluebird (1950), reçoit le nom de code Artichoke et reste actif sous cette appellation jusqu’en 1953 environ, avant d’être absorbé et considérablement amplifié par MK-Ultra.
🔎 Le saviez-vous ? Le terme « lavage de cerveau » (brainwashing) a été popularisé en 1950 par le journaliste Edward Hunter, qui affirmait que les communistes chinois avaient développé des techniques de xinao (洗腦, littéralement « laver le cerveau »). Ce concept a alimenté la panique au sein des services de renseignement occidentaux — y compris en France, où le SDECE suivait ces développements avec attention.
2. Les méthodes proposées : drogues, hypnose et privation
Le document de 1952 est sans ambiguïté. Les chercheurs de la CIA proposent de développer un arsenal de techniques de contrôle mental agissant sur plusieurs échelles de temps :
💊 Substances chimiques
Le mémo décrit deux catégories de drogues :
- Action immédiate : des « sérums de vérité » à base d’amobarbital (amytal) ou de thiopental (pentothal), capables de briser la résistance d’un sujet en quelques minutes lors d’un interrogatoire.
- Action prolongée : des composés provoquant anxiété, nervosité, tension ou, au contraire, désespoir, léthargie et abattement — destinés à affaiblir durablement un individu ciblé.
Le détail le plus glaçant : ces substances devaient être administrées à l’insu des sujets, dissimulées dans :
- La nourriture et l’eau potable
- Le Coca-Cola, la bière, les alcools
- Les cigarettes
- Les traitements médicaux courants, y compris les vaccinations et injections
⚠️ Précision importante : Le document original de 1952 évoque l’utilisation de vaccinations ou injections comme vecteur d’administration individuel lors d’opérations ciblées. Aucune archive déclassifiée n’indique un projet de contamination de masse de la population.
🌀 Hypnose et manipulation mentale
Le programme explore intensivement le potentiel de l’hypnose comme outil opérationnel. L’objectif ultime, tel que formulé dans le mémo, est vertigineux : contraindre un individu à commettre des actes contre sa volonté, sans qu’il en conserve le souvenir conscient. Le concept du « candidat mandchou » — un assassin programmé — n’était pas de la science-fiction pour les architectes d’Artichoke ; c’était un objectif de recherche.
🔇 Privation sensorielle et techniques physiques
Au-delà de la chimie et de l’hypnose, le document mentionne un éventail de techniques complémentaires :
- Privation sensorielle prolongée (isolation, obscurité, silence)
- Gaz et aérosols incapacitants
- Carences en oxygène contrôlées
- Manipulation par le son, la lumière, les variations de pression
- Régimes alimentaires modifiés
- Et même la chirurgie cérébrale (lobotomie ou électrochocs ciblés)
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3. Expérimentations humaines et sujets vulnérables
Les archives restantes — une fraction seulement de ce qui existait — indiquent que ces recherches ont impliqué des prisonniers, des militaires et des patients psychiatriques, souvent à leur insu total. Le mémo de 1952 recommande explicitement de collaborer avec le Chemical Corps (Service de guerre chimique) de l’armée américaine, qui avait déjà mené des études approfondies sur les effets de substances psychoactives.
Parmi les cas les plus documentés :
- Frank Olson (1953) : ce biochimiste de l’armée américaine reçut du LSD à son insu lors d’une réunion organisée par la CIA. Dix jours plus tard, il chutait mortellement de la fenêtre d’un hôtel new-yorkais dans des circonstances jamais pleinement élucidées. Sa famille a obtenu des excuses présidentielles de Gerald Ford en 1975 et une indemnisation, mais maintient qu’il s’agissait d’un homicide.
- Prisonniers fédéraux : des détenus de plusieurs pénitenciers, dont celui d’Atlanta, ont été soumis à des injections de substances expérimentales en échange de promesses — souvent non tenues — de remises de peine.
- Patients psychiatriques au Canada : le Dr Donald Ewen Cameron, à l’Allan Memorial Institute de Montréal, conduisit des expériences de « dépatterning » (effacement de la personnalité) financées secrètement par la CIA, utilisant électrochocs intensifs, comas médicamenteux et messages audio en boucle pendant des semaines.
James « Whitey » Bulger, gangster de Boston, fut utilisé comme cobaye involontaire dans les expériences de la CIA au pénitencier d’Atlanta.
Un fait capital rend l’évaluation complète de ces programmes impossible : en 1973, sur ordre de Sidney Gottlieb, directeur de la division des services techniques de la CIA, la grande majorité des dossiers relatifs à Artichoke et MK-Ultra ont été systématiquement détruits. Seuls quelques milliers de pages ont survécu, retrouvées par accident dans des archives financières en 1977.
4. La transition vers MK-Ultra et les révélations des années 1970
En avril 1953, le directeur de la CIA Allen Dulles approuve officiellement le Projet MK-Ultra, qui absorbe Artichoke et le transforme en un programme d’une ampleur sans précédent :
- 149 sous-projets identifiés dans les archives survivantes
- 80 institutions impliquées : universités prestigieuses (Harvard, Stanford, McGill), hôpitaux, prisons, entreprises pharmaceutiques
- Budget estimé à plusieurs dizaines de millions de dollars de l’époque (soit plusieurs centaines de millions actuels)
- Durée : de 1953 à 1973 officiellement
La vérité éclate au grand jour lors des auditions du Comité Church au Sénat américain en 1975, puis de la Commission Rockefeller. Les témoignages sont accablants.
James « Whitey » Bulger, détenu au pénitencier d’Atlanta, témoignera avoir subi des injections de LSD à haute dose provoquant paranoïa, hallucinations et cauchemars éveillés :
« La pièce changeait de forme. J’ai subi des heures de paranoïa et de sentiment de violence. J’ai pensé que j’étais en train de devenir fou. »
— James « Whitey » Bulger, témoignage sur les expériences MK-Ultra
🎬 Documentaire en français (HÉRODOC, 2022) — Le Projet MK-Ultra et les expérimentations humaines menées par la CIA.
📂 Pour aller plus loin : MK-Ultra dans le contexte géopolitique global
Le Projet Artichoke et MK-Ultra ne sont qu’un chapitre d’une histoire bien plus vaste. Comment les programmes de contrôle mental de la CIA s’inscrivent-ils dans les stratégies de déstabilisation mondiales ? Quels liens avec les opérations psychologiques qui persistent encore aujourd’hui ?
Notre dossier historique complet retrace cette chronologie — des premières expériences de contrôle mental aux guerres d’influence contemporaines.
5. Parallèles français : du bataillon de Corée à la bataille d’Alger
Pour un lecteur français, le Projet Artichoke ne relève pas d’une histoire lointaine et exclusivement américaine. La France a été directement concernée par ce contexte — et a développé ses propres pratiques, parfois comparables.
🇫🇷 Le bataillon français de Corée
De 1950 à 1953, le Bataillon français de l’ONU combat en Corée. Comme leurs homologues américains, des soldats français sont capturés et soumis à des tentatives d’endoctrinement communiste dans les camps de prisonniers. Ces expériences alimentent les réflexions du SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage, ancêtre de l’actuelle DGSE) sur les techniques de manipulation psychologique.
🔍 La guerre d’Algérie et le pentothal
Pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), les services de renseignement et l’armée française emploient des techniques d’interrogatoire incluant l’utilisation de pentothal (le même « sérum de vérité » mentionné dans le mémo Artichoke) sur des suspects. Le général Paul Aussaresses reconnaîtra publiquement en 2001 l’usage systématique de la torture et de procédés psychologiques durant la bataille d’Alger (1957).
La comparaison est frappante : là où la CIA opérait dans le secret de laboratoires, les militaires français ont appliqué des méthodes similaires sur le terrain, dans un conflit colonial.
⚖️ Les garde-fous français aujourd’hui
En réaction aux scandales internationaux sur l’expérimentation humaine, la France s’est dotée de cadres légaux stricts :
- Loi Huriet-Sérusclat (1988) : première loi française encadrant la recherche biomédicale sur les personnes, imposant le consentement éclairé et la supervision par des comités d’éthique.
- Loi Jardé (2012, appliquée en 2016) : renforce la protection des participants aux recherches impliquant la personne humaine, avec trois niveaux de risque.
- Délégation parlementaire au renseignement (créée en 2007) : organe de contrôle des services de renseignement français (DGSE, DGSI), bien que ses pouvoirs restent plus limités que ceux du Senate Select Committee on Intelligence américain.
📌 Point de comparaison : aux États-Unis, c’est l’audition publique du Comité Church (1975) qui a contraint la CIA à la transparence. En France, le contrôle parlementaire du renseignement n’est formalisé qu’en 2007 — soit plus de 30 ans plus tard. Le secret-défense français reste, à ce jour, un obstacle majeur à l’accès aux archives des services de renseignement, contrairement au Freedom of Information Act américain qui a permis la déclassification des documents Artichoke.
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6. L’héritage : un avertissement toujours d’actualité
Aujourd’hui, ces documents resurgissent sur les réseaux sociaux et dans les collections savantes publiées fin 2024 par le National Security Archive de l’université George Washington. Leur mise en ligne suscite un regain d’intérêt considérable — et des questions légitimes.
Car le Projet Artichoke ne constitue pas une simple page d’histoire. Il incarne la tentation permanente du pouvoir de manipuler l’esprit humain au nom de la sécurité. Les techniques ont évolué, mais les questions demeurent :
- Surveillance numérique de masse : les révélations d’Edward Snowden en 2013 ont montré que la NSA (et ses partenaires, dont la DGSE française dans le cadre des « Five Eyes » élargi) collectaient des données à une échelle qu’aucun architecte d’Artichoke n’aurait pu imaginer.
- Intelligence artificielle et influence : les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux constituent, selon de nombreux chercheurs, une forme de manipulation comportementale de masse — non pas chimique, mais informationnelle.
- Neurotechnologies : les avancées en interfaces cerveau-machine, stimulation magnétique transcrânienne et pharmacologie de précision ouvrent de nouvelles possibilités que les cadres éthiques actuels peinent à encadrer.
🔎 En France : le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a publié en 2023 un avis alertant sur les risques éthiques des neurotechnologies et de leur potentiel détournement à des fins de contrôle ou de surveillance. Un écho direct, à 70 ans de distance, des ambitions du Projet Artichoke.
7. Conclusion
Le Projet Artichoke révèle une époque où la peur justifiait tout. Ses propositions — drogues cachées dans les vaccins ou l’alimentation quotidienne, contrôle par hypnose ou privation, chirurgie cérébrale — restent gravées dans les archives déclassifiées comme un témoignage accablant de ce dont un État peut se rendre capable lorsqu’il opère sans contrôle démocratique.
La destruction massive des dossiers en 1973 suggère que ce que nous savons aujourd’hui n’est qu’une fraction de la réalité. Chaque nouvelle vague de déclassification — comme celle de 2025 — apporte son lot de révélations et rappelle l’importance vitale de la transparence institutionnelle et du contrôle citoyen sur les services de renseignement.
Ces documents obligent à une vigilance constante face aux pouvoirs qui prétendent protéger la liberté en la bafouant.
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8. Sources et documents déclassifiés
- Document déclassifié « Special Research for Artichoke » du 21 avril 1952 — Salle de lecture de la CIA (source primaire)
- Article du Daily Mail (23 février 2026) — Analyse des fichiers déclassifiés du Projet Artichoke
- National Security Archive (décembre 2024) — Collection sur les expériences de contrôle comportemental de la CIA
- Article Wikipédia en français — Projet Artichoke
- Documentaire HÉRODOC (2022) — « Le Projet MK-Ultra : les mystérieuses expériences humaines menées par la CIA »
- Dossier historique Liberta Press — MK-Ultra et les stratégies de déstabilisation : de la Guerre froide à nos jours

